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Trump et la Russie. Pourquoi Buzzfeed, qui a publié le rapport, est moins critiquable que CNN.

Dernière actualisation : 18/01/2017, 18:14

« Information bidon », « tas d’ordure sur le déclin ». Les médias et le monde entier retiendront de la première conférence de presse de Donald Trump ses saillies contre CNN et Buzzfeed, vilipendés pour avoir publié, la veille et le matin-même, des documents sur ses relations avec la Russie.

Quelques jours auparavant, les quatre agences de sécurité US (CIA, DNI, FBI et NSA) le briefaient, ainsi que Barack Obama, sur le hacking russe visant le Parti Démocrate. Elles remettaient aux deux présidents et à huit élus majeurs du Congrès, un mémo confidentiel de deux pages indiquant que les Russes détiendraient des éléments compromettants sur le nouveau Président.

CNN est le premier à tirer. Sur CNN.com, quatre journalistes cosignent un article intitulé : « Intel chiefs presented Trump with claims of Russian efforts to compromise him ». Le mémo de deux pages est la synthèse d’un dossier qui en fait 35. Ce dossier, Buzzfeed le met en ligne quelques heures avant la conférence de presse de Donald Trump. Chez Buzzfeed, ils sont trois, dont le World Editor et un lauréat du Prix Pulitzer, à cosigner un article intitulé : « These reports allege Trump has deep ties to Russia ».

Des médias critiques à l’encontre de Buzzfeed, mais pas de CNN

Le cadre est posé. Les autres médias embrayent en citant CNN et Buzzfeed, en relayant les démentis du Président élu, mais aussi en usant et en abusant de deux adjectifs à propos du mémo et du dossier : « unsubstantiated » (sans fondement) et « uncorroborated » (non corroboré, non confirmé). Plusieurs d’entre eux s’interrogent sur la décision de Buzzfeed de publier le dossier. Le 11 janvier, l’AFP publie ainsi une dépêche intitulée « Note confidentielle sur Trump : Buzzfeed sur la sellette ».

Les critiques se concentrent sur Buzzfeed, mais épargnent CNN. Elles reproduisent le procès habituel des médias traditionnels, forts de leur éthique et de leurs principes, contre les nouveaux médias Internet qui en seraient dépourvus… même si les articles sont cosignés dans les deux médias par plusieurs pointures.

Je me suis intéressé à la façon dont Buzzfeed et CNN présentent les documents confidentiels et expliquent leur décision d’en parler ou de les publier. Leurs discours sont sensiblement différents. Celui de Buzzfeed me semble bien moins critiquable et problématique que celui de CNN. Je souhaite ici dire pourquoi.

Le mémo remis à Trump et à Obama : une vraie info.

Tout commence par une information. Celle-ci est vérifiée et ne relève en aucune sorte d’une allégation : les quatre agences de sécurité ont effectivement remis à Barack Obama et à Donald Trump un mémo de deux pages sur les liens entre la Russie et le nouveau président. Que le mémo soit vérifié, crédible ou infondé, est un autre sujet. Le simple fait de remettre ce mémo est une information. Celle-ci était confidentielle. Mais dès lors qu’elle fuite et qu’elle est recoupée, au nom de quoi la cacher et en priver le public ?

Buzzfeed et CNN ajoutent, tous deux, que les mémos composant le dossier Trump circulent abondamment à Washington, depuis l’été 2016. Buzzfeed indique même : « The documents have […] acquired a kind of legendary status ». Il était donc impossible que le dossier Trump reste indéfiniment sous le manteau.

Buzzfeed et CNN se défendent aussi d’être les premiers médias à avoir fait état de ces allégations. Ils citent, tous deux, un article du média en ligne Mother Jones, en date du 31 octobre 2016, soit avant l’élection. Cet article était intitulé : « A Veteran Spy Has Given the FBI Information Alleging a Russian Operation to Cultivate Donald Trump ». Les approches de Buzzfeed et de CNN sont néanmoins sensiblement différentes. Les intentions des deux médias semblent, elles aussi, différer.

Buzzfeed : des allégations, mais au plus haut niveau de l’Etat

Buzzfeed utilise trois fois le mot « allégation » dans son titre et dans son chapeau. Il affiche un avertissement explicite : « the allegations are unverified and the report contains errors ». S’il indique que les allégations sont « explosives », il revient à plusieurs reprises sur le fait qu’elles sont « non vérifiées » et « potentiellement invérifiables ».

Dans ce cas, pourquoi Buzzfeed a-t-il choisi, à la différence de CNN, de publier l’intégralité du dossier ?

Son explication mérite d’être lue attentivement : « Now BuzzFeed News is publishing the full document so that Americans can make up their own minds about allegations about the president-elect that have circulated at the highest levels of the US government ».

Buzzfeed n’invite pas les Américains à se faire leur propre opinion sur des allégations concernant Donald Trump, mais sur des allégations qui circulent au plus haut niveau de l’Etat. La nuance est importante.

Une démarche de transparence ?

Si les quatre agences US de sécurité et si les enquêteurs de Buzzfeed sont incapables de confirmer la moindre des allégations, alors il n’y a aucun sens à laisser chaque Américain décider lui-même si ces allégations sont vraies ou fausses, s’ils y croient ou s’ils n’y croient pas.

Ce qui importe ici, c’est de montrer le matériau brut qui mobilise le plus haut niveau de l’Etat : des allégations (on pourrait dire aussi des rumeurs, des ragots ou des fonds de poubelle) collectées par un ancien espion britannique et financées par des opposants à Donald Trump.

D’une certaine façon, Buzzfeed est dans une démarche de transparence et d’accès, égal pour tous, à une information sans filtre, tout en recherchant, bien sûr, le sensationnel, le croustillant et l’audience. A date, sa page donnant accès au dossier Trump a été vue près de 6 millions de fois.

CNN : des allégations présentées comme crédibles.

CNN a une autre approche. Il met l’accent sur le fait que les chefs-espions (« intel chiefs ») ont présenté à Donald Trump des actions russes visant à le compromettre. Son message est que des documents confidentiels, au plus haut niveau de l’Etat, contiennent des allégations sur le fait que des Russes prétendent avoir des informations compromettantes sur Donald Trump.

CNN s’emploie à crédibiliser ces allégations et l’espion britannique qui en est la source, un espion « whose past work US intelligence officials consider credible ».

Même si certains mémos du dossier Trump circulent depuis l’été, CNN souligne que quelque chose vient de changer : « US intelligence agencies have now checked out the former British intelligence operative and his vast network throughout Europe and find him and his sources to be credible enough to include some of the information in the presentations to the President and President-elect a few days ago ». CNN ne parle plus, ici, d’allégations, mais d’informations.

En arrière-plan, le procès en illégitimité contre Trump

CNN tire le premier, puis met à jour son article pour se démarquer de Buzzfeed qui, lui, a publié le dossier Trump : « At this point, CNN is not reporting on details of the memos, as it has not independently corroborated the specific allegations ». CNN ajoute avoir enquêté en interviewant de nombreuses sources de haut rang. Il serait donc irréprochable.

CNN considère que le mémo remis à Donald Trump poursuit deux objectifs : faire prendre conscience au nouveau président des allégations circulant à son sujet, mais aussi éviter que ces allégations soient enterrées et faire pression pour qu’elles fassent l’objet d’une véritable enquête. Car, de son point de vue, « it augmented the evidence that Moscow intended to harm Clinton's candidacy and help Trump's ».

Au final, CNN court, comme Buzzfeed, après l’audience lorsqu’il révèle l’existence du mémo. Mais à la différence de Buzzfeed, il participe au procès en illégitimité lorsqu’il présente la victoire de Donald Trump comme le fruit d’une ingérence étrangère, voire d’une possible collusion du vainqueur avec l’ennemi.

On change ici de terrain. Pourtant, c’est Buzzfeed qui est critiqué – et non pas CNN, comme s’il était légitime de contester ce résultat électoral.

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