Les ondes, un danger pour la santé? L'un répond oui, l'autre non. Pourquoi ce face-à-face induit en erreur? - Mediapicking
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Les ondes, un danger pour la santé? L'un répond oui, l'autre non. Pourquoi ce face-à-face induit en erreur?

Dernière actualisation : 06/03/2017, 15:53

« Faut-il avoir peur des ondes radio ? » Cette question, trois quotidiens régionaux, Le Républicain Lorrain, Le Bien Public et Le Progrès, appartenant au même groupe de presse (EBRA), ont choisi, fin février, de la traiter sous la forme d’un face-à-face. D’un côté, le Docteur Dominique Belpomme qui répond « oui » ; de l’autre, le Professeur Jean-François Doré qui répond « non ».

A la différence du Progrès, Le Républicain Lorrain et Le Bien Public ont, tous deux, opté pour une stricte symétrie : deux interviews de même longueur. Que cela soit ou non intentionnel, les deux journaux induisent en erreur ceux qui ont lu leur face-à-face.

Ce texte examine deux questions, sans entrer dans une analyse déjà faite par AFIS-Média et montrant que les propos de Dominique Belpomme sont sans fondement scientifique. Pourquoi le format du face-à-face pose problème sur le sujet des ondes radio ? Et comment Le Républicain Lorrain et Le Bien Public invitent les lecteurs à choisir le camp de la peur ?

Avantages et inconvénients du face-à-face dans les médias

Le face-à-face présente plusieurs avantages… pour le média qui l’organise. Il lui permet d’apparaître au-dessus de la mêlée comme le lieu du débat, de montrer son sens du pluralisme et de l’équité en s’ouvrant à tous les acteurs, ou encore de traiter de sujets compliqués sans long travail d’enquête puisqu’il consiste uniquement à réaliser deux interviews.

Pas certain, en revanche, que le face-à-face rende service au public. Celui-ci est exposé à deux discours qui sont mis sur le même plan, deux matériaux qui lui sont livrés brut, sans filtre, ni analyse et qui doivent l’aider à construire, tout seul, son opinion. En gros, le média dit à son public : « faut-il avoir peur ? J’ai recueilli les avis opposés de deux experts. Lisez-les et débrouillez-vous pour répondre, tout seul, à la question que je vous pose. » Il y a ici une forme de démission du journalisme.

Deux protagonistes mis sur le même plan

Le face-à-face met en parallèle deux points de vue. Il met en scène une symétrie. S’agissant des ondes radio, cette symétrie pose deux problèmes. Le premier est la symétrie entre les interviewés. Le face-à-face positionne Dominique Belpomme et Jean-François Doré comme deux experts de même niveau, faisant, tous deux, autorité sur les ondes radio. Ce n’est pas le cas : les deux interviewés ne jouent pas sur le même terrain, mais les lecteurs du Bien Public et du Républicain Lorrain n’en sauront rien.

Dominique Belpomme est une star uniquement pour les militants opposés aux ondes radio, tandis que Jean-François Doré est une référence pour l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité Sanitaire) et pour la communauté scientifique. Dominique Belpomme promet, depuis des années, la sortie imminente d’une étude scientifique, mais ne compte aucune publication sur les ondes radio dans des revues de référence à comité de lecture. Jean-François Doré a, lui, présidé plusieurs groupes d’experts pour l’ANSES et a cosigné plusieurs rapports sur les ondes radio.

Deux thèses ou le reflet d’une controverse

Le second problème est la symétrie entre les deux thèses. « Le sujet divise les experts eux-mêmes », peut-on lire en ouverture des articles dans les trois journaux. Le face-à-face installe l’idée d’une controverse. Il met sur le même plan le « oui » de Dominique Belpomme (« une situation extrêmement sérieuse ») et le « non » de Jean-François Doré (« Pas de risque sanitaire »), comme s’il existait une profonde division et de lourdes questions en suspens au sein de la communauté scientifique.

La réalité est toute autre, mais là encore, les lecteurs du Bien Public et du Républicain Lorrain n’en sauront rien. La réalité est que toutes les autorités sanitaires à travers le monde partagent l’opinion de Jean-François Doré et qu’elles sont, toutes, en désaccord avec les propos de Dominique Belpomme. La symétrie entre les deux interviews donne au lecteur une toute autre image.

Le choix d’une voie médiane : il y a bien un danger.

Que retiennent les lecteurs de cette symétrie ? Probablement, pour une large partie d’entre eux, que la vérité n’est ni chez l’un, ni chez l’autre, mais qu’elle se situe entre les deux, à mi-chemin : « ce n’est ni tout blanc, ni tout noir ; il doit bien y avoir un danger quelque part, a minima pour les enfants et pour les électrosensibles ; on n’a pas encore tout compris, ni tout trouvé ».

Obligés de se construire tout seul une opinion, des lecteurs vont ainsi glisser vers une position qui leur semblera, somme toute, empreinte de sagesse et de bon sens (les experts ne sont-ils pas eux-mêmes divisés ?). Entre l’apocalypse annoncée par Belpomme et l’absence de danger indiquée par Doré, ils choisissent de croire en l’existence d’un danger qui est, pour l’instant, encore mal défini. Ils sont confortés dans cette voie médiane par les discours radicalement différents des deux interviewés.

Dominique Belpomme : affirmations, autorité et témoignage

Dominique Belpomme tient un discours d’assertions et d’autorité qui frappe les esprits : « chez l’enfant, il est clair que les champs électromagnétiques et les radiofréquences sont extrêmement toxiques ». « Pour ce qui est des électro-hypersensibles proprement dits, c’est une pathologie qui existe véritablement ». Il emploie des mots qui font peur : amiante, addiction, pathologie, Alzheimer, autisme…

Dominique Belpomme parle de lui et fait reposer son autorité sur son témoignage : « j’ai vu personnellement en consultation plus de 1.500 cas depuis ces cinq dernières années ». Rejeter le danger dénoncé par Belpomme, ce serait considérer que Belpomme est un menteur et qu’il ne voit pas de malades en consultation. Mais si tel était le cas, il n’y aurait aucune raison de l’interviewer. Le simple fait que Belpomme est interviewé, est bien la preuve qu’il y a du vrai dans ce qu’il dit.

En plus de s’impliquer personnellement, Dominique Belpomme sait réfuter, en quelques phrases, les objections qui lui sont souvent faites. Si l’on ne sait pas combien il y a d’électrosensibles en France, c’est parce que la France est en retard par rapport à d’autres Etats comme la Belgique ou la Californie. A la question « tous les tests ne sont cependant pas probants », il répond que des électrosensibles peuvent ne pas détecter les ondes radio précisément parce qu’ils sont malades. Trop fort ! Il suffisait d’y penser !

Jean-François Doré : des raccourcis et des messages plus compliqués

En face, Jean-François Doré tient un discours plus mesuré, plus impersonnel, plus rigoureux au plan scientifique, mais aussi plus compliqué. Dans Le Républicain Lorrain et dans Le Bien Public, il semble faire des raccourcis et sauter des étapes dans son raisonnement, comme s’il oubliait qu’il ne s’adresse pas à des scientifiques. D’une certaine façon, son discours fait la courte échelle à celui de Belpomme.

Jean-François Doré ne dit presque jamais « je » ou « nous ». Il s’en tient à un « on » qui ne l’implique pas personnellement. Il dit qu’il n’existe pas de danger, mais laisse toujours la porte ouverte. « Il n’est pas impossible que ce soit un facteur de risque de gliomes, mais on n’en a pas la preuve ». Ou « pour l’instant, malgré tous les rapports réalisés, on n’arrive pas à trouver de risque sanitaire ». Des lecteurs complètent : si l’on n’a pas trouvé aujourd’hui, rien ne dit que l’on ne trouvera pas demain.

A la question « il n’y aurait donc aucun effet sanitaire ? », Jean-François Doré répond qu’il existe un effet biologique. Quand on lui demande « faut-il craindre un effet cumulatif ? », il termine par « il faut que l’on réalise que l’on est complètement environné d’ondes ». S’agissant des électrosensibles, sa réponse fait un raccourci, difficile à comprendre pour ceux qui ont raté les épisodes précédents : « on l’avait déjà dit en 2009 : vraie maladie, fausses causes ». Difficile d’écarter la peur des ondes avec de tels propos.

Des questions différentes aux deux protagonistes

Le face-à-face et la nature très différente des deux discours invitent le lecteur à choisir le camp de la peur, mais ce n’est pas tout. La symétrie mise en scène dans Le Républicain Lorrain et Le Bien Public est uniquement de façade. Si les interviews de Dominique Belpomme et Jean-François Doré comptent globalement le même nombre de signes, elles n’ont pas les mêmes questions.

Les deux journaux posent à Dominique Belpomme des questions qui servent son propos. « Partagez-vous les inquiétudes concernant l’exposition aux radiofréquences ? » (Le Bien Public)… sans dire s’il s’agit d’inquiétudes de scientifiques ou du public. Ou « l’hypersensibilité aux ondes est-elle avérée ? » La question est fermée et appelle une réponse définitive.

En revanche, ils posent à Jean-François Doré des questions qui relativisent son propos. « Que penser des études soulignant le caractère cancérigène des ondes électromagnétiques ? » Sous-entendu : ces études existent et en niant le danger, vous niez ces études. Ou « quel est votre avis concernant les électrohypersensibles ? » La question est ouverte : votre avis est seulement un avis parmi d’autres.

Les choix éditoriaux du Progrès

Mais là n’est pas le plus dérangeant. La comparaison entre ces deux face-à-face et celui du Progrès est édifiante. Le Progrès ne met pas, lui, les deux interviewés sur le même plan. Son interview de Jean-François Doré est deux à trois fois plus longue que celle du Républicain Lorrain et du Bien Public. Avec huit questions et deux encadrés, elle est aussi deux fois plus longue que celle de Dominique Belpomme. Qui s’en plaindra dès lors qu’une symétrie artificielle induit le lecteur en erreur ?

Le Progrès va plus loin. Il contextualise les deux interviews avec un lexique, quelques liens vers des textes de référence (OMS, ANSES), une infographie sur le spectre électromagnétique, une infographie sur les niveaux d’exposition aux ondes radio ainsi que deux biographies permettant au lecteur d’apprécier le pedigree des deux protagonistes et d’accorder sa confiance en connaissance de cause.

Une interview rétrécie pour un face-à-face qui induit en erreur

A la lecture du Progrès, force est de constater que quelqu’un a rétréci l’interview de Jean-François Doré dans Le Républicain Lorrain et dans Le Bien Public. Il a supprimé des phrases et recomposé des réponses en piochant par ci ou par là, tout en reformulant et en réordonnant les questions. D’où l’impression de raccourcis et de réponses compliquées à la lecture de la version rétrécie et remixée de l'interview. D’où l’impression, aussi, d’un texte dans Le Républicain Lorrain et Le Bien Public, qui fait la courte échelle à l’interview de Dominique Belpomme.

Le Progrès montre qu’il était facile de s’affranchir de la symétrie artificielle du face-à-face dans cette question qui est devenue un « marronnier » en matière de santé : « faut-il avoir peur des ondes radio ? » Mais encore fallait-il le vouloir et avoir envie d'éviter aux lecteurs de glisser vers la peur. C’était certes facile, mais tous ceux qui auront uniquement lu le face-à-face dans Le Républicain Lorrain et dans Le Bien Public n’en sauront rien et auront, intentionnellement ou non, été induits en erreur.

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