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Crise Europe-Turquie. Erdogan joue gagnant à tous les coups. Et l'Europe?

Dernière actualisation : 01/09/2017, 19:10
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L’Europe baigne dans la confusion sur tant de sujets. Ses relations avec la Turquie et la crise actuelle autour des meetings pro-Erdogan confirment la difficulté de décider et d’agir sans vision, sans stratégie et avec de mauvaises raisons. La tension montait depuis la violente répression qui a suivi le coup d’Etat raté de juillet 2016. Aujourd’hui, l’abcès est percé. Ministres turcs refoulés aux Pays-Bas, manifestation réprimée avec des chiens à Rotterdam, escalades verbales du Président turc qui renvoie l’Europe au nazisme…

Le Figaro et Le Monde ont consacré, l’un et l’autre, un édito à cette crise : « Dangereux jeu de dupes » pour le premier, « Quand le président turc provoque l’Europe » pour le second. L’un et l’autre soulignent en creux que la partie est déséquilibrée. « Le président turc sait ce qu’il fait », écrit Le Monde. « Il y a, bien sûr, une sérieuse dose de calcul dans l’attitude et les récents propos de Recep Tayyip Erdogan contre les Européens », renchérit Le Figaro. Difficile d’en dire autant de l’Europe !

Meetings en Europe pour une réforme liberticide

Erdogan s’est lancé dans une réforme constitutionnelle qui « parachèvera et habillera juridiquement [sa] dérive autoritariste » et « rapprochera le régime turc du modèle dictatorial moyen-oriental » (Le Monde). Les deux éditos divergent sur la question-clé des meetings en Europe en faveur de ce référendum.

Pour Le Monde, « l'interdiction des réunions électorales de l'AKP en Europe ne ferait que renforcer M. Erdogan dans la politique de répression » et « la question de savoir si la France a eu raison ou tort d'autoriser [un meeting à Metz] est marginale ». Le Figaro écrit, quant à lui : « la plupart des gouvernants du Vieux Continent, à l'exception notable des Français (toujours aussi lucides et courageux!), ont refusé ces jours-ci d'accueillir des meetings de son parti AKP ».

Chaque journal joue sa partition politique, mais au-delà, que faire de ces meetings pro-Erdogan en Europe ? Les autoriser ? Les interdire ? Et dans les deux cas, pour quelle raison et avec quel message ? Si Erdogan joue gagnant à tous les coups, qu’est-ce qui fait que l’Europe joue perdante à tous les coups ?

Des meetings autorisés au nom de la liberté

Examinons successivement les différents cas de figure. Le premier cas est l’autorisation des meetings au nom du droit, de la démocratie et de la liberté de réunion. C’est la position du gouvernement français : « il y a des règles en Europe, on peut faire campagne dans un pays étranger » et « en l'absence de menace avérée à l'ordre public, il n'y avait pas de raison d'interdire cette réunion qui, au demeurant, ne présentait aucune possibilité d'ingérence dans la vie politique française ».

Au regard du droit, c’est imparable, mais n’y a-t-il pas un paradoxe ou une lâcheté à invoquer le droit, la liberté et la démocratie pour la tenue d’une réunion visant à les réduire ? Et quel que soit l’argument retenu pour les autoriser, plus il y a de meetings pro-Erdogan en Europe, plus le Président est susceptible de gagner son référendum. Erdogan est donc gagnant quand ses meetings sont autorisés.

Meetings interdits : le vrai visage de l’Europe selon Erdogan

Soit les meetings sont autorisés, soit ils sont interdits. L’interdiction, c’est ce dont rêvait Erdogan. Elle lui permet de dénoncer le vrai visage de l’Europe : « le nazisme est encore très répandu en Occident. L’Occident a montré son vrai visage ».

Les Européens invoquent les libertés pour dicter aux Turcs leur conduite en Turquie, mais s’assoient chez eux sur les libertés des Turcs ou des Musulmans. Ils sont arrogants et méprisants à l’égard des Turcs. Erdogan peut ainsi endosser le costume du chef qui redonne aux Turcs leur grandeur et leur fierté et qui, lui, se bat véritablement pour leurs libertés.

Il est, à nouveau, gagnant quand ses meetings sont interdits. Il l’est d’autant plus que celui qui interdit, doit communiquer sur les raisons de son interdiction et que les premières communications étaient peu solides, louvoyaient et traduisaient un embarras.

Logistique et sécurité ont bon dos.

Des villes allemandes ont invoqué « des questions logistiques ou de sécurité » (Le Figaro). Zürich et Rotterdam ont campé sur le même discours. La première a exprimé « des réticences » alors même que le gouvernement suisse faisait savoir qu’il « n’avait pas de raison d’interdire ». La seconde a considéré que « l’ordre public et la sécurité étaient compromis ». Le gouvernement hollandais s’est, lui, montré plus ferme et a interdit d’atterrir au Ministre turc des Affaires Etrangères.

Une communication sur la seule sécurité ne suffit pas et ne convainc pas. Des élections ont lieu aux Pays-Bas et en France, ce qui implique une campagne et des meetings. Aux Pays-Bas, pourquoi certains meetings politiques seraient-ils autorisés et pourquoi d’autres seraient-ils interdits ?

Le discours victimaire du « deux poids, deux mesures » a, ici, un boulevard. Et comment convaincre que la sécurité des meetings turcs pose un problème aux Pays-Bas lorsque la France, frappée par plusieurs attentats et qui vit sous l’état d’urgence, ne voit pas de problème de sécurité ?

Débat en Autriche au nom du vivre-ensemble

L’Autriche a tenté une autre communication, pas davantage convaincante. Elle a appelé la Turquie « à ne pas exporter la politique intérieure turque en Autriche », au motif que « cela nuit à l’intégration en Autriche ». Comment dire les choses sans les dire, tout en nourrissant le discours victimaire d’Erdogan ?

Mais qu’est-ce qui peut bien nuire à l’intégration en Autriche dans un référendum sur la Constitution turque ? Chacun est laissé à ses suppositions. L’Autriche serait-elle opposée, sur son sol, à toute campagne électorale de tout pays étranger ou uniquement de la Turquie ? Le Figaro rapporte que la coalition au pouvoir en Autriche se déchire sur ce sujet. Ici encore, Erdogan est gagnant.

Insultes et menaces contre l’agresseur hollandais

Le gouvernement hollandais aurait pu assumer que des élections législatives ont lieu, cette semaine, dans son pays, qu’un parti en lice fait une campagne xénophobe et antimusulmane et qu’il demande à la Turquie, dans ce contexte très tendu, de surseoir à la campagne sur son référendum. Au lieu de cela, il s’est laissé piéger par deux ministres turcs. En les renvoyant, il a allumé la mèche que lui tendait Erdogan. Les images d’un chien policier sur un manifestant turc plaqué au sol à Rotterdam ont fait le reste du travail.

Erdogan est désormais l’agressé, il est le défenseur de la victime au sol, mordue par un chien policier, il peut donc se livrer à toutes les menaces et surenchères verbales. Le Ministre allemand de l’Intérieur peut bien rappeler : « celui qui insulte et fustige l'Allemagne ou son ordre constitutionnel en toute mauvaise foi enfreint la loi. Et là se trouve la limite ». C’est trop tard ! La crise a changé de dimension. Erdogan sait qu’il peut éructer puisqu’il est l’agressé. Il est encore gagnant.

Divisions et faiblesses de l’Europe

Pire, le référendum turc aura lieu le 16 avril. D’ici là, d’autres meetings turcs sont prévus en Europe… et chaque pays ou chaque ville concernée décidera séparément si le meeting est autorisé, s’il est interdit pour des raisons de sécurité ou de logistique ou s’il est interdit pour des raisons plus politiques.

La Commission Européenne appelle la Turquie « à s’abstenir de toute déclaration excessive », mais renvoie la décision sur les meetings à chaque Etat-membre et… « aux dispositions applicables du droit international et du droit national ». L’Europe a sous-traité à la Turquie la gestion du flux des réfugiés. Face à Erdogan qui l’insulte, elle se montre incapable de parler d’une seule voix.

L’édito du Monde appelle les Européens à « répondre fermement » à Erdogan. Celui du Figaro demande de « remettre à plat les relations entre Ankara et Bruxelles pour mettre fin à ce dangereux jeu de dupes ». Ces appels sont eux-mêmes des aveux d’impuissance.

Anticiper, assumer et construire un autre rapport de force

Dans la crise en cours, Erdogan joue gagnant à tous les coups. Aurait-il pu en être autrement ? On aurait pu imaginer que les gouvernements allemand, autrichien, français, hollandais, suédois et suisses, tous concernés par des meetings turcs, aient la même position sur ces meetings.

On aurait pu imaginer qu’ils rappellent que des candidats aux élections présidentielles et législatives en Turquie ont toujours pu faire campagne en Europe et qu’ils expliquent pourquoi cette campagne électorale turque est différente des précédentes. On aurait pu imaginer qu’ils assument leur opposition à un référendum turc liberticide et qu’ils refusent, à cause de ce caractère liberticide, la campagne électorale du pouvoir turc sur leurs sols.

On aurait pu imaginer tout cela, mais il aurait fallu que l’Europe ait une vision et une stratégie sur ces relations avec la Turquie, qu’elle soit unie et qu’elle sache anticiper sur ce sujet comme sur tant d’autres. Il aurait fallu aussi qu’elle construise avec la Turquie un rapport de force qui lui soit moins défavorable. Tant qu’il n’en est rien, Erdogan pourra jouer gagnant à tous les coups.

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