Le Parisien, Europe 1 et France 2. Pourquoi Marine Le Pen s'impose dans ces interviews. Et est-ce une fatalité? - Mediapicking
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Le Parisien, Europe 1 et France 2. Pourquoi Marine Le Pen s'impose dans ces interviews. Et est-ce une fatalité?

Dernière actualisation : 31/03/2017, 09:17

Marine Le Pen était « face aux lecteurs » du Parisien le 26 mars, l’invitée de la matinale d’Europe 1 le 27 mars et l’invitée de L’Entretien Politique de France 2 le 28 mars. Presse écrite, radio, télévision, Marine Le Pen s’impose dans les trois médias. Ce n’est pas le genre de phrase que j’écris avec gaîté, mais prétendre le contraire relèverait du mensonge ou du déni… qui ne sont jamais de bonnes solutions.

Marine Le Pen s’impose grâce à son discours et à l’image qu’elle projette, mais il serait abusif de lui attribuer tous les lauriers. Elle s’impose aussi grâce au format des trois interviews et aux journalistes qui sont face à elle. Ce discours et cette image, qu’est-ce qui les caractérise ? Et qu’est-ce qui aide Marine Le Pen dans les trois interviews ? Il est important de répondre à ces questions si l’on ne veut pas que les prochaines prestations tournent, elles aussi, à l’avantage de Marine Le Pen.

Au nom du peuple

Commençons par ce qui caractérise le discours de Marine Le Pen. Le premier élément est sa colonne vertébrale : le peuple français. Le peuple, Marine Le Pen l’écoute, le respecte, lui redonne sa souveraineté et s’en remet à sa sagesse : « le peuple a toujours raison » (France 2).

« Le peuple doit redevenir le sujet principal de la démocratie » (Europe 1). Un peuple, c’est un pays, une histoire et des frontières. Chaque peuple doit être libre, défendre ses intérêts et choisir seul son destin. Sans frontière, pas de peuple car il n’y a plus alors d’identité. Quelle que soit la question, Marine Le Pen construit sa réponse autour du peuple. Elle y trouve cohérence, fil rouge et solidité.

Ainsi, à propos du projet de sortir de l’euro, « je veux donner au peuple les clés pour comprendre » (Europe 1). « Les Français, je ne ferai rien contre eux, ni sans eux », puis « je veux rendre le pouvoir politique aux Français » (France 2). Les sondages disent aujourd’hui que les Français veulent garder l’euro. Marine Le Pen y trouve argument au fait qu’elle n’est pas démagogue. Elle juge qu’il n’y a jamais eu de débat sur l’euro. Cohérente, elle démissionnera si elle perd son référendum sur la sortie de l’euro.

Nous contre eux qui sont le système

Le discours de Marine Le Pen est construit sur une opposition, une confrontation. C’est sa deuxième caractéristique. La candidate fait campagne « au nom du peuple » (son slogan) et cela tombe bien car ce sont les mêmes qui s’en prennent au peuple et à elle. Dans son discours, c’est nous contre eux. Marine Le Pen se voit comme le leader qui donnera au peuple sa revanche sur eux.

Eux, ce sont à la fois les médias, l’Etat, l’Europe et les élus d’hier et d’aujourd’hui, bref le système. Eux sont responsables de tous les maux, à commencer par le chômage et l’insécurité. Eux sont incapables de protéger les Français. A ceux-ci, Marine Le Pen dit en substance : nous avons, vous et moi, les mêmes ennemis ; tant que vous ne me portez pas à l’Elysée, nous serons, vous et moi, leurs victimes.

Attaquer tous ceux qui l’attaquent

Eux sont fautifs. Si Marine Le Pen s’oppose à tous les autres candidats, c’est parce qu’ils font partie du système et qu’ils s’opposent à elle : « j’écoute mes adversaires et je note qu’en réalité, leur seule ligne de conduite, c’est de lutter contre le FN. […] C’est un peu pauvre comme projet. Ça signifie que tous ceux-là sont des candidats du système. Alors qu’ils ont tous été au pouvoir » (Europe 1).

De même, si Marine Le Pen s’oppose aux juges et aux journalistes, c’est parce qu’ils sont les voix du système, des rouages visant à la disqualifier, mais aussi à priver le peuple de sa liberté et de sa souveraineté. Ainsi, à propos des juges, « ce genre d’instrumentalisation de la justice n’est pas admissible. […] Je suis victime d’une persécution judiciaire » (Le Parisien).

Des journalistes voyous, procureurs et aux ordres

Marine Le Pen met en scène des confrontations où elle fait étalage de sa force à l’encontre des puissants. Elle attaque les journalistes qui ont des « méthodes de voyou » (Envoyé Spécial accusant ses proches de faire le salut nazi), qui auraient aimé être procureur (David Pujadas jugeant que le FN « a un côté sulfureux ») et qui préservent « leur chouchou », Emmanuel Macron.

Sa cible du moment est Delphine Ernotte, Présidente de France Télévisions, « nommée par M. Hollande » (Europe 1), « une amie de M. Macron » (France 2) : « ils se tutoient, ils s'embrassent, ils se disent 'tu reviens quand tu veux'. Je pense que les Français ne sont pas dupes ». Marine Le Pen a ensuite beau jeu de s’indigner : « est-ce qu’on va parler des sujets qui intéressent les Français ? »

Volontarisme et clientélisme

Une autre caractéristique du discours de Marine Le Pen est le volontarisme : de nombreuses phrases courtes commençant par « je » et énonçant des positions ou des mesures faciles à retenir. Le volontarisme est commun à plusieurs candidats, mais chez Marine Le Pen, c’est une métamorphose en Père Noël lorsque son discours passe du général au particulier. Marine Le Pen a, en fait, une vision fragmentée, marketing et clientéliste de la société française, complètement hors sol et sans contrainte financière.

La colonne vertébrale du discours donne lieu à quelques propositions de portée générale, s’adressant à tous les Français : « je suis opposée à l’immigration », « je rétablis nos frontières nationales », « je lutte contre le fondamentalisme islamiste » (Le Parisien)…  Marine Le Pen les complète de propositions ciblées : des cadeaux qui s’adressent à des segments de population pouvant être sensibles à ses sirènes : « je baisse l’impôt sur les sociétés », « je vais mettre en œuvre une amnistie des arriérés du RSI », « il faut supprimer le tiers payant généralisé », « je vais augmenter l’allocation pour les handicapés adultes » (Le Parisien)…

Brouiller les mots

Au volontarisme clientéliste, Marine Le Pen ajoute un discours qui brouille les cartes, qui inverse les concepts et qui lui permet de s’approprier des valeurs et des héritages.

Un exemple de ce brouillage qui revient dans les trois interviews est « le protectionnisme intelligent ». Marine Le Pen est opposée au libre-échange qu’elle assimile à de la concurrence déloyale. Chacun sait que le protectionnisme a des effets négatifs, alors Marine Le Pen invente « le protectionnisme intelligent ». A rebours des origines du FN, elle a pris l’habitude d’invoquer le Général de Gaulle comme modèle en souveraineté nationale. Sur Europe 1, elle cite maintenant François Mitterrand sur l’histoire de France.

Sa démarche va au-delà de la triangulation, ce procédé qui emprunte des idées au camp adverse et qui en assèche ainsi le corpus. Marine Le Pen s’est depuis longtemps approprié la laïcité qu’elle instrumentalise contre les Musulmans. Elle brouille maintenant le sens des mots, affirme que « elle croit en l’Europe » et pose en résistante et en championne des libertés, opposée à « cette Europe devenue totalitaire » (Le Parisien). La confusion, c’est bon pour elle !

Parler sans filtre d’elle et de sa famille

Le dernier élément relève autant de l’image que du discours. Marine Le Pen se présente, dans les trois interviews, comme quelqu’un de simple et solide, ayant de l’autorité et des émotions. Elle parle d’elle-même et de ses proches de façon très directe. C’est cash, cela sonne sans langue de bois.

Marine Le Pen fait de la politique alors même qu’elle aurait tout fait, jeune, pour ne pas y entrer : « j'en connaissais tous les aspects les plus épouvantables, j'ai tout vu : les trahisons, les sacrifices de la vie personnelle, en partie de la famille ». Ses relations avec son père ? « Je lui ai dit clairement, je ne ferai plus de politique avec toi. Comme il n’en démord pas, il ne peut plus y avoir de relations père-fille. J’en suis malheureuse d’ailleurs » (Le Parisien).

Montrer ses émotions

Marine Le Pen, une dirigeante froide, autoritaire et dépourvue d’humanité ? La candidate FN s’emploie à donner l’image inverse. Chez elle, les émotions remontent très vite. Marine Le Pen fait de la politique parce que « [elle] ne peut pas être heureuse toute seule [et qu’elle] ne peut pas vivre en voyant [son] peuple souffrir » (Le Parisien). Sur Europe 1, elle finit la matinale en pleurant de rire face à Nicolas Canteloup.

Revenons à la famille. Marine Le Pen fait, sur France 2, l’éloge de sa nièce et de son compagnon, mais assure qu’elle n’en fera pas des ministres parce qu’elle refuse le népotisme, comme les Français. Moraliser la vie politique ? Elle enfonce le clou dans Le Parisien : « On n'empêchera jamais quelqu'un qui a le souhait de s'enrichir de le faire. Les affaires de M. Fillon révèlent que c'est un homme qui aime l'argent ». C’est quelqu’un qui aime le peuple qui vous le dit ! L’attaque est d’une efficacité redoutable.

Tout glisse quand on veut tout traiter et tout survoler

Marine Le Pen s’impose, certes, dans ces trois interviews, mais est-ce une fatalité ? Que pourraient faire les médias pour changer la donne ? A minima, être lucide sur les éléments qui sont de leur ressort, mais qui jouent en faveur de Marine Le Pen. Peut-être, modifier et corriger ces éléments.

Ce qui suit, vaut surtout pour les interviews d’Europe 1 et de France 2. L’interview dans Le Parisien est différente puisqu’elle est réalisée par des lecteurs du journal. Les trois interviews ont néanmoins un point commun : en un temps très court, elles entendent présenter une vue à 360° de la candidate et de son programme… ce qui les oblige à survoler chacun des sujets.

Thomas Sotto et David Pujadas glissent d’un sujet à l’autre. Il faut dire qu’ils en ont tellement à aborder. C’est même, pour Thomas Sotto, une interview au pas de course, lorsqu’il déroule mécaniquement la liste de questions qu’il tient en main. Problème ! Quelle que soit la question, Marine Le Pen peut s’en tenir au discours qu’elle sert en première approche, sans jamais quitter sa zone de confort.

Refaire sur France 2 l’interview d’Europe 1

Ce qui frappe lorsqu’on regarde successivement l’interview d’Europe 1 et celle de France 2, c’est leur ressemblance : même ouverture sur la crise en Guyane, mêmes questions posées à Marine Le Pen, mêmes arguments qui lui sont opposés et qu’elle balaie avec colère et facilité… puisqu’elle y est habituée.

Accueillant Marine Le Pen un jour après Europe 1, David Pujadas et François Lenglet auraient pu affuter leurs questions sur la base des réponses entendues la veille à la radio. Ils auraient pu, a minima, chercher à ne pas refaire la même interview. Il n’en sera rien. Marine Le Pen joue deux fois le même match.

Il en est ainsi sur le projet de sortir de l’euro. David Pujadas et François Lenglet auraient pu opposer à Marine Le Pen autre chose qu’un sondage montrant que les Français y sont défavorables. Ils ont visiblement aimé la réponse de Marine Le Pen sur Europe 1 et voulaient avoir la même sur France 2. Autre exemple : les accusations portées contre le FN dans Envoyé Spécial. David Pujadas interpelle Marine Le Pen : « vous n’avez pas réagi ». La veille, sur Europe 1, elle avait déjà parlé de « méthodes de voyou ».

Assumer l’interview comme sport de combat

Ce qui aide aussi Marine Le Pen, c’est la posture des journalistes à son égard : ils ne l’aiment pas, elle les rudoie, mais eux n’assument pas la confrontation avec elle, un peu comme s’ils se disaient que c’est un mauvais moment à passer et qu’il faut d’ici-là donner le change avec une personne de mauvaise foi.

Les journalistes ont, certes, préparé des questions pour la mettre en difficulté, mais ces questions, elle les connaît bien et a en stock une réponse bien rôdée pour chacune d’entre elles. Alors, ils passent un mauvais moment et nous passons un mauvais moment. Ils interrogent Marine Le Pen en reprenant son vocabulaire, par exemple « protectionnisme intelligent ». Ils font preuve aussi d’un peu d’arrogance, en endossant le rôle du sachant… ce qui les expose aux foudres de celle qui parle « au nom du peuple ».

Thomas Sotto et David Pujadas glissent d’un sujet à l’autre et tout semble glisser sur eux. Davantage d’aspérités seraient parfois les bienvenues. Lorsque Marine Le Pen accuse Delphine Ernotte et France Télévisions de favoriser Emmanuel Macron, David Pujadas répond en souriant « vous nous mettez en cause, je m'inscris en faux », puis enchaîne avec la séquence suivante, l’interview de François Lenglet.

C’est service minimum, mais face à des accusations qui lui enlèvent tout crédit, c’est insuffisant. Les journalistes doivent cesser de jouer les punching-balls car accepter ce rôle, c’est aussi rendre service à Marine Le Pen.

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