Emmanuel Macron ou la réhabilitation de la stratégie - Mediapicking
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Emmanuel Macron ou la réhabilitation de la stratégie

Dernière actualisation : 01/09/2017, 18:03
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Emmanuel Macron a la majorité absolue à l’Assemblée Nationale. Encore un pari gagné !

Certains attribuent ses victoires à la chance, à l’abstention, à l’envie de renouveau, aux carences des autres candidats… Beaucoup sont sidérés par cette conquête du pouvoir et par l’effondrement de l’ancien monde.

« A l’aune de notre histoire politique comme des prophéties formulées par tous les experts il y a trois mois, le résultat reste stupéfiant », écrit ainsi Alexis Brézet dans l’édito du Figaro le 19 juin. « On a beau s’habituer à tout, la séquence électorale qui s’est achevée dimanche soir est toujours aussi extraordinaire », lui fait écho Laurent Joffrin dans Libération ce même 19 juin.

Alors, bravo l’artiste ? Non. Bravo le stratège ! Si la chance est nécessaire, elle n’explique pas tout. Si ces élections ont tout chamboulé, elles montrent aussi que la conquête du pouvoir peut être affaire de stratégie. S’il a, en quelques semaines, réhabilité la fonction présidentielle, Emmanuel Macron a, en moins d’un an, réhabilité la stratégie. C’est ce que j’entends montrer dans ce texte.

Découper le calendrier et fixer un objectif à chacune des séquences

On définit habituellement la stratégie comme un ensemble d’actions coordonnées en vue d’atteindre un ou plusieurs objectifs. Les principaux candidats à une élection n’ont-ils pas, tous, le même objectif, à savoir gagner l’élection ? Macron, lui, ne s’en est pas tenu à un seul objectif. Il a découpé le calendrier en plusieurs séquences qui ont eu, chacune, leur propre objectif. Un premier mérite est d’avoir pensé ces séquences, un second est de les avoir enchaînées sans accroc.

Schématiquement, Macron s’est fait connaître, puis s’est mis en marche avec un premier groupe d’apôtres, puis s’est positionné hors du gouvernement et hors du système, puis a construit sa stature de présidentiable, puis s’est affirmé comme le meilleur des quatre qui faisaient la course en tête, puis a donné envie que les législatives confirment le choix de la présidentielle.

Remplir successivement chacun de ces objectifs, c’est un peu comme franchir, un à un, les paliers dans un jeu vidéo : chaque palier franchi donne de la force et de l’élan, il sert de levier pour mieux atteindre le palier suivant. De toute évidence, les autres candidats n’avaient pas pareil séquençage. Fillon avant le PenelopeGate et Hamon n’ont rien su faire de leur victoire à la primaire. Annoncée finaliste depuis longtemps, Le Pen ne savait pas vraiment quoi faire avant le premier tour.

Pas de bonne stratégie sans une bonne analyse de l’état des lieux

Une stratégie se construit en vue d’un objectif et en fonction d’un état des lieux. Macron a fait une bonne analyse de la France, de sa vie politique et des règles du jeu électoral, à la différence des autres candidats. Si l’analyse est bonne, alors il y a de grandes chances pour que la stratégie soit bonne. A contrario, une mauvaise stratégie résulte souvent d’une mauvaise analyse de la situation

 Le quinquennat de Hollande compte plusieurs exemples qui illustrent ce point : mariage homosexuel, inversion du chômage, déchéance de nationalité, loi travail… (cf. le livre Moi, Président des couacs, que j’ai écrit avec Ziad Gebran). Macron, lui, a vu juste sur au moins trois points. C’est un autre de ses mérites.

Analyser la fin d’un monde politique

Beaucoup avaient constaté que différents projets et idéologies cohabitaient au sein de chaque parti (PS, LR et FN). Beaucoup avaient parlé d’un besoin de renouveau et d’une recomposition de la vie politique, mais très peu en avaient tiré la conclusion que les partis traditionnels étaient condamnés à brève échéance. Ayant fait cette analyse, Macron a construit son mouvement hors des partis et hors du « système ».

Si les partis sont condamnés, leur effondrement laissera un grand vide. Macron est aussi l’un des rares à avoir vu que la vie politique se recomposerait, non pas autour des trois pôles d’un triangle (la fameuse tripartition dont il fut beaucoup question ces dernières années), mais autour d’un cercle avec une grosse planète en son centre (La République En Marche, LREM) et quelques astéroïdes à sa périphérie (les partis du monde d’avant). Il n’y eut d’ailleurs qu’une seule triangulaire au second tour des législatives.

Jouer après avoir analysé les règles du jeu

Cette élection comptait huit tours, lorsqu’on inclut les primaires de droite et de gauche. Chaque tour avait ses règles du jeu. Macron a analysé les règles de chaque tour… et a joué en conséquence.

Il a vu notamment que les primaires, ces élections parées en 2011 des habits de la modernité, étaient mortifères pour les partis, pour les perdants bien sûr, condamnés à sortir de scène aux éliminatoires, mais aussi pour les gagnants… puisqu’elles ne résolvent ni les divergences idéologiques, ni « les querelles de clans », tout en donnant une prime au tenant de la ligne la plus dure.

Modifiant le calendrier qu’il avait annoncé, Macron s’est déclaré candidat quelques jours avant la primaire de la droite. Son message implicite : il y aura au moins un candidat à la présidentielle pour occuper l’espace politique de Juppé, que celui-ci gagne ou perde la primaire. Et conformément à l’analyse de Macron, Juppé perdra, puis Valls perdra. Il ne lui restera qu’à accueillir les orphelins déboussolés.

Une règle du jeu était, elle, connue de tous : celui qui se qualifie pour le second tour contre Le Pen gagnera l’élection. Il ne suffit pas de connaître une règle. Il faut aussi en tirer toutes les conséquences.

Macron l’a fait en concluant une alliance avec Bayrou et en s’adressant aux modérés, rebaptisés « progressistes », qui jusqu’ici étaient à gauche ou à droite. Fillon s’est, lui, radicalisé et son parti s’est révélé incapable de débrancher un candidat mis en examen. Quant à Mélenchon, il a voulu rester seul jusqu’au bout, sans alliance avec Hamon. Je reviendrai plus loin sur les législatives et sur leurs règles du jeu.

Envie de s’engager dans quelque chose de nouveau et différent

Dans l’état des lieux initial, Macron a bien vu, aussi, l’envie d’engagement et d’innovation qui traverse toute la société française et qui s’exprime, entre autres, dans l’économie collaborative. Beaucoup de Français sont convaincus que la vie politique est sclérosée et que les élus pensent surtout à eux, mais sont prêts à s’impliquer dans quelque chose porteur d’espoir, qui soit à la fois nouveau et différent.

Cette envie d’engagement nécessite un cadre souple, agile et informel comme dans les start-up, à l’opposé des rigidités et des hiérarchies qui ont tant déçu et démotivé dans les partis traditionnels, mais aussi un but, un objectif permettant de canaliser les énergies et de faire marcher tout le monde dans la même direction. Le cadre, ce sera En Marche, un mouvement auquel on adhère d’un clic sur Internet, sans payer de cotisation. Le but, ce sera la victoire du leader, détenteur de l’autorité charismatique.

Quand ses concurrents s’appuieront sur des militants souvent excités ou démotivés, Macron fera campagne avec des troupes fraiches, fidèles et enthousiastes de helpers et de marcheurs.

Communication et politique : deux leviers au service de la stratégie

Une stratégie est un ensemble d’actions coordonnées. Les actions peuvent être de natures différentes, ce qui compte, c’est qu’elles soient coordonnées en vue d’atteindre l’objectif fixé.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, Macron utilise pleinement deux leviers complémentaires : la politique et la communication. Il ne les confond pas l’une avec l’autre. Il ne les oppose pas, l’une à l’autre. Au contraire, il les coordonne et les articule à l’intérieur d’une stratégie. Cela peut sembler trivial, mais rares sont les élus et les candidats à le faire.

Nombreux sont ceux qui communiquent dans le seul objectif de se faire voir ou de se faire entendre. C’est la com’ pour la com’, qui se retourne, le plus souvent, contre ceux qui la pratiquent.

D’autres, comme Hollande, opposent la politique et la communication, jugeant que la première est noble et que la second est factice ou accessoire. Cette opposition est stérile car elle réduit l’efficacité d’un levier essentiel : la communication. Elle s’est avérée désastreuse dans le cas de Hollande, ce président qui ne comprenait pas la communication, mais qui était aussi dircom, porte-parole et commentateur.

Une communication pensée et sous contrôle

Quelques mots sur la communication dans la stratégie de Macron. Beaucoup ont déjà souligné ses trois mots-clés : anticipation, scénarisation et verrouillage. Je renvoie ici à la longue enquête dans M Le Magazine du Monde : « Culture du secret et papier glacé : la communication selon Macron ». Macron communique beaucoup, sans bavardage, ni propos narcissique sur sa propre communication.

A date, tout (ou presque) est pensé et sous contrôle. On n’est ni dans l’improvisation, ni dans l’amateurisme, même s’il se dégage souvent du spectacle proposé un sentiment de fraîcheur, d’impertinence ou de liberté. Le film « Macron: les coulisses d’une victoire » illustre à merveille ce sentiment, mais aussi et surtout les trois mots-clés, tant il participe, lui aussi, à la construction d’une image.

Chaque apparition publique du chef de l’Etat est désormais écrite et mise en scène, avec d’être exécutée avec talent et filmée en respectant le script. On invoque Jupiter (merci Jacques Pilhan) et le contre-exemple de Hollande pour parler de l’image de Macron président. Mais lorsqu’on revient un an en arrière, on réalise qu’au fil des séquences de sa stratégie, Macron a déjà tenu deux grands rôles.

Audace, puis bienveillance

Il fallait d’abord se faire connaître, se mettre en marche et se positionner hors du système. Macron s’est construit, pour cela, une image de courage, d’audace et de transgression. Voix dissonante au sein d’un gouvernement dont il démissionnera avec fracas. Jeune surdoué photogénique qui sait que son couple détonne et attire l’œil et qui le mettra en scène à la une de Paris-Match et d’autres magazines, avec la complicité de Mimi Marchand, la reine des paparazzis.

Il fallait ensuite se qualifier pour le second tour de l’élection présidentielle. Après le meeting de la Porte de Versailles qu’il termine en transe et sans voix, Macron change de personnage. Il se positionne comme le candidat apaisé, bienveillant, positif, porteur d’une espérance et prônant la réconciliation des Français, profitant du caractère repoussoir d’un Fillon, devenu hystérique et, pour beaucoup, infréquentable.

Faire évoluer le personnage en fonction des objectifs du moment

Macron se qualifie pour la finale, mais 40% de ses électeurs au premier tour l’ont choisi par défaut (cf. sondages OpinionWay et ViaVoice). Une fois élu, il lui fallait passer du choix par défaut au choix assumé. Il lui fallait aussi donner envie aux Français de voter pour une majorité En Marche à l’Assemblée.

Dès la fête de la victoire à la pyramide du Louvre, Jupiter entre en scène et remet la verticalité au goût du jour, s’affirmant d’emblée parmi les grands de ce monde.

Je souhaite ici souligner deux points. Macron change de personnage en fonction des objectifs propres à chacune des séquences de sa stratégie. Il ne se laisse pas enfermer dans un positionnement, contrairement à Hollande qui est resté scotché à la normalité, tout en étant incapable de dire ce qu’il entendait par là.

Ensuite, Macron glisse d’un personnage à l’autre, sans virage abrupt ou discordant. Il conserve, par sédimentation, des attributs de ses personnages précédents… Ainsi, nul n’est surpris et beaucoup sont séduits lorsqu’il redevient transgressif et qu’il joue, par exemple, le standardiste à l’Elysée.

Législatives: analyse gagnante des règles du jeu

L’autre levier est la politique, déjà évoquée à propos de l’alliance avec Bayrou. Accusé d’être l’héritier de Hollande, Macron s’installe solidement au centre de l’échiquier avec la nomination à Matignon et à Bercy de ministres issus de la droite. Face à des Français qui rejettent les partis traditionnels et ceux qui font profession d’être politiques, il tient ses promesses de renouvellement et d’ouverture à la société civile.

Macron investit 526 candidats sur un total de 577 circonscriptions, épargnant quelques acteurs de l’ancien monde qui pourront lui être utiles, torpillant aussi les carrières de plusieurs acteurs de sa génération, certains opposés à lui, d’autres compatibles avec lui.

Peu importe que les candidats LREM soient, pour beaucoup, des inconnus. Macron leur fait profiter de son élan, de sa communication, de sa nouvelle image de président jupitérien et de sa force gravitationnelle qui déchire LR et le PS. Il mise, bien sûr, sur la cohérence des électeurs et sur ses premiers pas présidentiels qui incitent à lui faire confiance et à lui donner une chance. Il peut compter aussi sur la lassitude après plusieurs scrutins et sur le défaut de leadership qui frappe les partis traditionnels.

Tout cela ne suffira pas à faire changer le vote de nombreux Français qui n’ont pas voté pour lui à la présidentielle, mais si cela suffit pour qu’ils s’abstiennent lorsque ses propres soutiens sont gonflés à bloc, alors le tour est joué ! Macron a inventé l’attentisme consentant : un choix silencieux et hors des urnes.

Etait-ce pensé en ces termes ? Est-ce une rationalisation a posteriori ? Une chose est certaine : c’est une stratégie gagnante puisque Macron compte, seul, 308 députés (350 avec le Modem), soit la majorité absolue, même si le raz-de-marée est moins fort qu’anticipé au soir du premier tour.

Et maintenant, quels objectifs et quelle stratégie?

Au final, Macron a réhabilité la stratégie et a rempli son objectif. Comme beaucoup, j’étais dubitatif en 2016 probablement parce que je ne percevais alors ni l’objectif, ni la stratégie, mais aussi parce que je croyais que Hollande serait candidat à une primaire bricolée pour le remettre en selle. J’ai donc une raison de plus pour saluer, aujourd’hui, la stratégie, les analyses qui la sous-tendent et la performance.

La série TV ne se termine pas le 18 juin 2017. Elle entre dans une nouvelle saison.

La stratégie, on l’a vu, présuppose un ou plusieurs objectifs à atteindre. Maintenant qu’il a gagné toutes les élections lui permettant d’exercer le pouvoir, quels nouveaux objectifs va-t-il fixer pour lui et pour la France ? La question des objectifs vaut aussi pour ses députés, pour son mouvement et pour l’Europe.

Sans objectif clair et partagé, il est impossible de construire une stratégie et l’on retomberait vite dans l’ancienne politique et dans la communication qui gesticule, mais sans résultat.

De même, sans bonne analyse de la situation initiale, difficile de construire une bonne stratégie. Macron a certes déjà exercé à l’Elysée et a donc l’expérience des phénomènes de bulle, de cour et de spectacle médiatique qui caractérisent les lieux de pouvoir. Ce n’est pas le cas pour la quasi-totalité des personnes (ministres, députés, conseillers…) qui marchent dorénavant à ses côtés. Comment continuer alors d’avoir une bonne analyse de la France et des forces qui la traversent, l’inspirent, la morcèlent ou la déchirent ?

Enfin, seuls quatorze mois séparent la création d’En Marche de sa victoire aux législatives. Quatorze mois, c’est beaucoup à l’échelle d’une start-up, c’est très peu à l’échelle d’une nation. Macron a gagné une course dont le calendrier, les étapes et les défis étaient connus dès la ligne de départ. Il est maintenant « le maître des horloges », comme il se plait à le répéter. Sur un temps plus long de cinq ans, comment séquencer les objectifs et la stratégie lorsqu’on a le pouvoir de les fixer ?

Au regard de tous ces défis, il me reste à souhaiter que Macron n’a pas réhabilité la stratégie uniquement pour une saison, celle de la conquête du pouvoir.

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