Procès de Georges Bensoussan. Chaque camp a ses dérives, mais impossible de les renvoyer dos à dos. - Mediapicking
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Procès de Georges Bensoussan. Chaque camp a ses dérives, mais impossible de les renvoyer dos à dos.

Dernière actualisation : 21/02/2017, 22:02

Le 25 janvier 2017, se tenait au tribunal de grande instance de Paris un procès pour « provocation à la haine raciale » qui a tout pour déchainer les passions. L’accusé : Georges Bensoussan, historien, directeur de la revue du Mémorial de la Shoah, auteur de plusieurs livres sur la shoah, l’antisémitisme et les Juifs en pays arabes. Parmi ses soutiens : Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Pierre Nora, Boualem Sansal

L’objet du procès : deux phrases prononcées lors d’un débat, le 10 octobre 2015, face à l’historien Patrick Weil dans l’émission Répliques, produite et animée par Alain Finkielkraut sur France Culture. Les parties civiles : la LDH, la LICRA, le MRAP et SOS-Racisme (les quatre grandes associations antiracistes), mais aussi le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF). Le jugement est attendu le 7 mars.

CCIF versus Georges Bensoussan et ses soutiens

Pétition, articles, tribunes… le procès de Georges Bensoussan a déjà fait couler beaucoup d’encre depuis octobre 2015. Dans une France où les questions d’identité mettent à cran et sont souvent mal posées, l’affaire n’est pas banale par ses protagonistes, par ses paradoxes, mais aussi par ses dérives. Celles-ci sont présentes dans chacun des deux camps : le CCIF d’un côté, les soutiens de Georges Bensoussan de l’autre.

Il ne s’agit pas, ici, de renvoyer dos à dos Alain Finkielkraut et le CCIF. Il ne s’agit pas, non plus, de prendre parti pour les dérives d’un camp contre celles d’un autre. On peut espérer que Georges Bensoussan et ses soutiens corrigeront leurs dérives. La lutte contre le racisme et l’antisémitisme y gagnera. Nul espoir, en revanche, que le CCIF corrige les siennes car elles sont consubstantielles à son projet et à ses objectifs.

Ce texte s’appuie sur la position du CCIF à la veille du procès, « Procès Bensoussan. Une ligne rouge a été franchie », sur le compte-rendu d’audience du Monde, « Au tribunal, l’historien Georges Bensoussan face aux associations antiracistes », ainsi que sur une tribune de Jacques Tarnéro dans Causeur.fr, « Affaire Bensoussan : au bal des faux-culs antiracistes ».

L’objet du procès

« L’affaire Bensoussan » commence par deux phrases. Il est utile de les avoir à l’esprit pour la suite.

« Nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques », puis « un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 : ‘c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère’ ».

Profs en territoires perdus de la République

La seconde phrase se réfère à des propos de Smaïn Laacher dans le film, Profs en territoires perdus de la République. La citation exacte est : « cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. […] Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique ».

Paradoxes de l’affaire, double combat du CCIF

L’affaire Bensoussan n’est pas banale. Un universitaire est accusé d’avoir tenu des propos haineux alors qu’il est, lui-même, un universitaire reconnu pour ses travaux sur plusieurs haines. Ses propos ne sont pas, à proprement parler, des propos haineux tels que des insultes, mais des propos dénonçant une haine : l’antisémitisme des « familles arabes en France ». De plus, les Arabes qui sont accusés d’antisémitisme dans cette affaire, sont eux-mêmes des victimes du racisme en France.

Enfin, le procès fait suite à un signalement au Parquet, effectué par le CCIF. Ce collectif mène deux combats. L’un, contre la haine des Musulmans, l’inscrit dans la lutte essentielle contre les haines et les racismes. L’autre, contre toute critique de l’islam et des Musulmans, le positionne aux antipodes de la liberté et de l’esprit critique, qui sont pourtant indissociables de la lutte contre les haines.

Utiliser un procès pour faire d’autres procès

La première dérive est partagée par les deux camps : le CCIF et les soutiens de Georges Bensoussan. Elle consiste à redéfinir l’objet et l’enjeu du procès, à surcharger ce procès avec grandiloquence jusqu’à transformer le cas d’espèce en un combat emblématique pour une cause essentielle. L’objet du procès, ce sont deux phrases et uniquement deux phrases. L’enjeu : dire si elles ont, oui ou non, un caractère raciste.

Le procès n’a pas pour enjeu de dire s’il existe un antisémitisme musulman, ni de disqualifier Georges Bensoussan et l’ensemble de ses travaux. Une condamnation ne prouverait pas que « il n’y a pas d’antisémitisme musulman », ainsi que l’affirme le CCIF. Elle ne serait pas davantage une interdiction à expliquer par l’islam des actes violents commis par des Musulmans.

Face au CCIF, les soutiens de Georges Bensoussan ne veulent pas qu’un universitaire engagé dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme soit entaché d’une condamnation pour racisme. Contrairement à ce qu’ils affirment, le procès n’a pas pour enjeu la lutte contre la censure, « les interdits de penser », l’angélisme, l’islamisme ou le politiquement correct. Une condamnation ne serait ni « un Durban sur Seine », ni « une effroyable défaite intellectuelle, morale et politique ».

Sommation et procès dans le procès

Dans l’affaire Bensoussan, les soutiens de l’universitaire sont sujets à deux dérives.

Non seulement ces soutiens agrègent au procès toutes sortes d’enjeux, mais ils somment ensuite chaque acteur de choisir son camp en fonction des enjeux qu’ils ont ajoutés : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous – ce qui signifie que vous êtes favorable à la censure, à l’islamisme, au CCIF ou aux Indigènes de la République…  La sommation est manichéenne.

La LICRA qui s’est portée partie civile pour des raisons que son président explique ici (« Affaire Bensoussan, la LICRA répond »), fait ainsi l’objet d’un procès médiatique pour trahison. Georges Bensoussan vient de contribuer à ce procès dans un texte intitulé « Antisémitisme : appelons les choses par leur nom », où il répond à la réponse du président de la LICRA.

Des propos qui ne sont pas défendables

L’autre dérive est de défendre des propos qui ne sont défendables, alors qu’il aurait été plus simple et plus efficace d’identifier l’erreur, de la regretter, de s’opposer à l’essentialisation et de plaider la maladresse et la précipitation à la radio. Les soutiens de Georges Bensoussan oublient qu’il s’agit d’une action en justice et que le juge doit uniquement répondre en droit à deux questions : les deux phrases sont-elles « une provocation à la haine raciale » ? Et dans l’affirmative, quelle sanction ?

Peu importe, pour la première question, que l’auteur des propos soit un universitaire dont les ouvrages font référence sur la shoah ou sur l’antisémitisme. Peu importe aussi qu’il ait été de bonne foi dans sa citation des propos entendus dans un film. Le meilleur des hommes peut s’exprimer avec maladresse. Seuls comptent les propos tenus. Le juge devra les qualifier et, pour cela, procéder à leur analyse linguistique. Il n’a pas d’autre choix. Prétendre le contraire, c’est oublier le procès, son objet et ses règles du jeu.

Georges Bensoussan a, en revanche, un pedigree d’universitaire et d’auteur qui joue en sa faveur pour la seconde question, celle d’une éventuelle sanction. Il a aussi des circonstances atténuantes : un débat à la radio n’est pas un écrit dont on aura pesé et relu chaque mot.

Deux erreurs de langage

L’erreur de Georges Bensoussan est d’avoir parlé de toutes « les familles arabes en France », alors même qu’il visait uniquement « une fraction de la communauté musulmane » (cf. compte-rendu d’audience dans Le Monde). Lorsqu’il emploie un article défini au lieu d’un article indéfini, l’universitaire essentialise : toutes « les familles arabes » seraient antisémites selon lui et il suffirait donc d’être arabe pour être antisémite. Parler de familles arabes, de façon indéfinie, lui aurait probablement évité un procès.

L’analyse linguistique ne s’arrête pas ici car la phrase reprochée est, en fait, une citation du sociologue Smaïn Laacher. Pourquoi poursuivre l’un et pas l’autre ? Georges Bensoussan se livre, à la radio, à une paraphrase approximative. Smaïn Laacher  parle de l’antisémitisme domestique arabe. Il dit « ça, toutes les familles arabes le savent » (cf. citation complète au début de ce texte). Mais savoir qu’il existe de l’antisémitisme à la maison et dire que les familles arabes sont antisémites sont deux choses distinctes.

L’erreur est également linguistique dans la seconde phrase qui fait l’objet du procès. Georges Bensoussan parle « d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques ». Ici encore, ses propos peuvent être entendus comme une essentialisation. L’universitaire n’aurait pas été poursuivi s’il avait parlé d’un groupe (restant à définir), au lieu « d’un autre peuple » (sous-entendu, le peuple arabe).

Recours sélectif à la justice

Côté CCIF, deux dérives ressortent également de l’affaire Bensoussan, mais elles ont une portée plus générale puisqu’elles renvoient aux objectifs et à la stratégie de ce collectif.

La première dérive est un recours sélectif à la justice. C’est le CCIF qui a signalé au Parquet les propos de Georges Bensoussan dans l’émission Répliques. Il se drape, pour cela, dans un discours universaliste et républicain : « il est si important de resserrer les liens de la communauté nationale et de dénoncer les discours de haine qui alimentent le rejet de l’autre et la stigmatisation ».

Ce discours devrait viser tous les discours de haine. Dans les faits, le CCIF se soucie uniquement de ce qui peut faire avancer son agenda. La lutte contre l’antisémitisme n’en fait pas partie et le CCIF a bien des difficultés à condamner les actes et propos antisémites.

L’agenda du CCIF, c’est la lutte contre l’islamophobie, un concept controversé qui inclut la critique de l’islam et des Musulmans. Et encore ! Même parmi ceux qui tiennent un discours négatif sur les Musulmans, le CCIF choisit ses combats et recourt, de façon sélective, à la justice.

Deux procès que le CCIF n’a pas voulu faire

Lors de la séance du 25 janvier, la présidente du tribunal a lu le témoignage de l’écrivain Boualem Sansal : « les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie […]  J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel… ». L’analyse linguistique ne fait apparaître aucune différence avec les phrases qui valent un procès à Georges Bensoussan. Mais, à date, le CCIF n’a pas saisi la justice contre Boualem Sansal.

Autre exemple de ce recours sélectif à la justice. Le 5 novembre 2016, avec le hashtag #idiotsutiles, le président de la LICRA twittait : « nous devons reprendre le combat contre cette imposture qu’est le concept d’islamophobie ». Il s’en prenait alors à l’objet-même du CCIF, mais cela n’a déclenché aucune action en justice du CCIF. Trois mois plus tard, celui-ci était heureux d’être aux côtés de la LICRA dans le procès contre Georges Bensoussan. Du recours sélectif à l’instrumentalisation de la justice, il n’y a qu’un pas.

Nier l’antisémitisme musulman

La seconde dérive du CCIF est la négation de tout ce qui peut mettre en cause des Musulmans et l’islam.

Dans un texte mis en ligne la veille du procès, le CCIF cite le démenti de Smaïn Laacher aux propos que lui attribue Georges Bensoussan, mais se garde bien de citer les propos tenus par le même Smaïn Laacher dans le film Profs en territoires perdus de la République. Il se garde bien de le faire car Smaïn Laacher est explicite : il existe bel et bien un antisémitisme musulman. Ça, le CCIF ne veut ni le lire, ni l’entendre.

Dans le texte déjà cité, le CCIF écrit ainsi : « revenons à une réalité simple : il n’y a pas ‘d’antisémitisme musulman’, comme il n’existe pas ‘d’islamophobie juive’. Il y a par contre, statistiquement, parmi les agresseurs antisémites, des personnes se revendiquant de confession musulmane (ou autre), comme il existe, parmi les agresseurs et discriminants islamophobes, des personnes se déclarant de confession juive (ou autre) ». On baigne dans le déni.

Le CCIF rejette tous les travaux et toutes les études sur les actes, propos et opinions antisémites de Musulmans. A l’initiative de deux livres sur ce sujet, Les Territoires perdus de la République et Une France soumise, Georges Bensoussan est un scalp de choix.

Un carcan interdisant toute mise en cause de l’islam

Le déni peut fabriquer des réalités parallèles. Appelée à témoigner le 25 janvier, la sociologue Nacira Guénif affirme que l’insulte « espèce de Juif, mes excuses », souvent utilisée en arabe, « est passée dans le langage courant et ne signifie pas la haine des Juifs » (cf. compte-rendu d’audience dans Le Monde). Des Arabes s’insultent en se traitant de Juif, mais il ne faut surtout pas en déduire que des Arabes haïssent des Juifs.

Le déni peut aussi se théoriser. C’est ce que fait le CCIF dans son texte du 24 janvier 2017 : « l’observation statistique des motifs ou des appartenances, dites ou revendiquées, ne doit jamais être une assignation ni une donnée explicative du passage à l’acte, sauf à croire que dans la judaïté ou l’islamité supposée des fautifs, réside quelque chose d’essentiellement coupable ». Ce cadre conceptuel est un carcan. Avec lui, il serait interdit d’envisager l’islam comme explication à toutes violences commises par des Musulmans.

Refuser le carcan et la stratégie du CCIF

Les deux dérives pointées ici sont, en fait, au cœur de la stratégie du CCIF. D’un côté, ce collectif affirme que l’islam ne peut rien produire de négatif et refuse que l’islam soit mis en cause. De l’autre, il recourt à la justice de façon sélective, non pas pour combattre les paroles racistes, antisémites, antimusulmanes ou dénonçant l’islamophobie, non pas pour combattre les paroles qui essentialisent les Arabes ou les Musulmans (pas d’action en justice contre Boualem Sansal), mais pour obtenir le scalp de ceux dont les travaux sur les Musulmans vont contre sa vision du monde et contre ses dénis.

Face à ces deux dérives, et quel que soit le jugement qui sera prononcé le 7 mars, il est essentiel que des universitaires comme Georges Bensoussan puissent poursuivre leurs travaux, leurs études et leurs collectes de témoignages sur l’antisémitisme et sur les Musulmans, sans le carcan idéologique du CCIF.

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